Le lierre, attachant et détachant

Publié le par Marie-Claire RAVE


Le lierre grimpant, Hedera helix, hedera issu du verbe "être attaché" et helix, issu du verbe "s'enrouler", s'attache. Et sous forme de lessive maison, il détache. Entre les deux, il est bénéfique à une incroyable quantité d'êtres vivants, et très facile à cultiver au jardin en toutes régions, sauf très froides (moins de - 25°) ou très chaudes.

Une mauvaise réputation
Dès l'Antiquité, les auteurs et la mythologie ont attribué des propriétés maléfiques au lierre. Dionysos et son équivalent Bacchus, le dieu du vin et des excès qui en découlent, de la folie et de la démesure, sont souvent représentés couronnés de lierre, et leurs adoratrices, les Ménades et leurs équivalentes les Bacchantes, consommaient des baies de lierre macérées, hautement toxiques, pour entrer en transes. Théophraste en Grèce et Pline l'Ancien l'accusaient de d'étouffer les arbres et de s'insinuer dans les tombes et les murs. Cette réputation mortifère persiste encore aujourd'hui alors que la science démontre que le lierre n'a rien d'un parasite et que, s'il est capable de desceller les pierres de soulever les pierres tombales, il ne nuit qu'aux murs déjà fissurés, ou aux murs en terre comme le pisé, qui favorise l'apparition de vraies racines. Bien au contraire, il protège les murs du gel et de la chaleur excessive et absorbe l'humidité à leur pied.

Un cycle annuel décalé
Le lierre a un cycle de vie inversé par rapport aux autres plantes de climat tempéré, notamment les arbres sur lesquels il s'accroche. Il fleurit en septembre-octobre et fructifie vers mars-avril. En automne, ses feuilles se chargent de sucres et de protéines qui lui donnent une grande résistance au froid, ce qui lui permet d'avoir une activité végétative tout l'hiver quand les arbres et arbustes entrent en repos. D'une part il est parfaitement complémentaire avec son arbre-support à feuilles caduques, qui le maintient à l'ombre l'été et au soleil l'hiver, d'autre part il offre à la faune tout ce dont elle a besoin quand les autres plantes lui font défaut. Toute une chaîne alimentaire  bénéficie de ce décalage : insectes, donc oiseaux, donc petits prédateurs.

Pour les oiseaux
Au printemps, de nombreuses espèces d'oiseaux nichent dans le lierre, qui régule la température, moins froide aux heures les plus froides, moins chaude aux heures les plus chaudes, les protège des intempéries et les cache à la vue des prédateurs. Ce sont notamment les rouges-gorges, les fauvettes, les troglodytes, les roitelets, les merles et les grives, les tourterelles et les pigeons ramiers. L'hiver il sert de dortoir à la chouette hulotte et au hibou moyen-duc, et de dortoir collectif aux moineaux.
Afin d'obtenir un refuge pour les oiseaux, le pied de lierre doit être très épais. C'est facile à obtenir avec un peu de temps. Il est très adaptable. Si  les conditions lui plaisent, idéalement à l'ombre ou à mi-ombre, il peut s'allonger de 50 cm à 1 m par an, et s'épaissir d'autant. Il est plus difficile à limiter qu'à faire pousser, mieux vaut le placer à un endroit où on peut le tailler sans sortir la grande échelle : éviter les gouttières, les toitures, les fenêtres.
Et pour offrir des baies aux oiseaux frugivores, on doit surtout le laisser fleurir (voir Pour les insectes) et donc fructifier. Etant donné que sa fructification intervient quand plus aucun arbre ne porte de fruits, il permet aux oiseaux de survivre par temps de disette. Parmi les plantes exotiques introduites en Europe de longue date, le mahonia a des qualités similaires.

Pour les insectes
Les insectes et acariens bénéficient également de ce cycle inversé, puisqu'il n'y a plus d'arbre en fleurs en octobre quand le lierre se met à fleurir. L'association avec les arbres bénéficie en retour au lierre car il n'a aucun concurrent au moment de la pollinisation par les insectes, tous concentrés sur lui.
Le lierre ne fleurit pas au sol ni à l'ombre, il cherche à grimper sur un support pour fleurir. Même s'il a besoin d'un peu d'ombre pour démarrer, il faut le laisser se hisser vers la lumière car c'est cette floraison dont les insectes butineurs ont besoin, et ne pas tailler les pousses qui vont fleurir. Pour les repérer, ce sont celles qui ont des feuilles simples comme sur la photo. Les pousses aux feuilles à trois ou cinq lobes ne fleurissent pas. La meilleure saison pour la taille est le printemps, dès que les fortes gelées ne sont plus à craindre. Une seconde taille en automne peut aider à le limiter dans les petits espaces.
Le lierre accueille ainsi des mouches, des punaises, des araignées, des fourmis, des cétoines, des papillons... C'est la plante-hôte parmi d'autres d'un papillon de jour, l'azuré des nerpruns, appelé aussi argus à bande noire (Celestrina argiolus). Certains papillons qui passent l'hiver sous leur forme adulte, comme le citron (Gonepteryx rhamni), et les coccinelles s'y réfugient quand la végétation se fait rare. Son feuillage persistant est particulièrement stable, car les feuilles ne tombent que la sixième année, les insectes ne sont donc pas dérangés très souvent par le renouvellement des feuilles.
Dès qu'il commence à fleurir en automne, au moindre rayon de soleil, le lierre bourdonne sous une nuée d'abeilles et de bourdons à une période critique pour eux de l'année.
Un seul nom d'insecte fait référence au lierre, l'abeille du lierre (Colletes hederae) mais c'est une plante mellifère fréquentée par d'autres espèces d'abeilles, dont notre abeille à miel semi-domestique (Apis mellifera). Le miel qu'elle produit, un peu amer et cristallisé avant même son extraction, n'est pas le plus apprécié des humains. En outre, il tombe à point pour nourrir les abeilles l'hiver, les apiculteurs préfèrent donc leur laisser la miellée plutôt que de la récolter.

Pour les arbres
"Bourreau des arbres" ? Pour l'affubler de ce surnom, les siècles passés se sont fiés aux apparences : or ce n'est pas parce que le lierre envahit un arbre que l'arbre s'affaiblit, bien au contraire c'est parce qu'un arbre est affaibli qu'il est envahi par le lierre. On confond la cause et la conséquence. Même sur les arbres sains, le lierre très vigoureux sur un arbre qui a perdu ses feuilles peut donner l'impression de prendre le dessus, ce qui est tout-à-fait trompeur. 
Il ne s'agit pas de parasitisme (un organisme tire profit d'un autre à ses dépens), mais de mutualisme (deux organismes s'associent au bénéfice mutuel de chacun) : l'arbre se développe en été, le lierre en automne et en hiver, sans se contrarier. Le lierre se cramponne à l'arbre pour chercher la lumière, mais les crampons ne servent pas à se nourrir de la sève de l'arbre, qui reste un simple support. Le lierre se développe verticalement sans enserrer l'arbre ni contrarier le flux de sève, contrairement à la glycine par exemple. Même s'il se trouve enserré, l'arbre n'est pas déformé ni étouffé.
Les bénéfices tirés par l'arbre de cette association sont nombreux :
- le lierre dépollue l'atmosphère autour de l'arbre, notamment en captant les particules de poussière, ce dont nous bénéficions aussi,
- il protège l'écorce du broutage par les moutons, chèvres et cervidés, et aussi du gel, de la chaleur excessive et du feu,
- le lierre dans sa partie rampante protège de l'érosion les racines de l'arbre, empêche le développement de plantes concurrentes, et ses feuilles tombées constituent un paillage naturel, qui se décompose et nourrit le sol à la fin du printemps, précisément au moment de la croissance des arbres,
- le lierre a un effet drainant autour de l'arbre en absorbant l'humidité en excès,
- il a des propriétés inhibitrices du développement des bactéries, champignons et parasites de l'arbre.

Pour les mammifères
Les chauves-souris y trouvent refuge, les martres, les fouines, les lérots et les écureuils y trouvent à manger, même les renards le fréquentent.

Accessoirement pour les humains

Propriétés détergentes
Le lierre contient 5 à 8 % de saponines, aux propriétés détergentes et moussantes. On  peut fabriquer avec ses feuilles une lessive totalement écologique.


Lessive au lierre
Recette de base
. Laver et hacher grossièrement une cinquantaine de feuilles de lierre fraîches, ou bien les couper aux ciseaux, ou les froisser avec des gants de préférence car le lierre peut être allergisant.
. Les mettre dans une casserole d'eau froide, porter à ébullition et maintenir à petits bouillons 15 minutes.
. Laisser refroidir 24 heures, on obtient alors un liquide brun.
. Filtrer et mettre en bouteille de verre.
. Etiqueter et conserver dans un endroit frais hors de portée des enfants.
Pour une machine de linge, utiliser environ un verre (150 à 200 ml) à 40° minimum. Etant donné que cette lessive se conserve environ trois semaines au frais, on peut calculer la quantité juste nécessaire pour la famille sur cette durée.
Variantes
La recette basique a tendance à ternir le linge blanc. Pour y remédier, on peut ajouter 1/3, soit 50 g, de lessive à base de savon de Marseille, ou bien 1 à 2 cuillerées à soupe de percarbonate de soude dans le tambour de la machine.
La lessive au lierre est inodore. Pour parfumer le linge certains ajoutent des huiles essentielles. Toutefois il faut énormément de plantes ou de fleurs pour extraire une goutte d'huile essentielle, ce qui gaspille de la ressource, et leur rejet dans les eaux usées n'est pas anodin. Mieux vaut parfumer les armoires où l'on range le linge, avec du bois de cèdre ou de la lavande par exemple.
 


On peut décliner à l'infini les produits maison exploitant ces propriétés détergentes :  liquide vaisselle, produit multi-usage...

Cosmétiques et phytothérapie
Surnommé dans le passé "herbe à cors" ou "herbe à dents", traces d'un passé où son utilisation était variée, le lierre a des propriétés antioxydantes, anti-inflammatoires, antibactériennes, antifongiques, antivirales.
A utiliser sur avis médical.
Les adeptes des cosmétiques "naturels" et zéro déchet peuvent trouver des recettes au lierre pour fabriquer du savon, du shampooing, des crèmes de massage et huiles anti-cellulite, anti-jambes lourdes, anti-rétention d'eau, des cataplasmes anti-vergetures... 
Attention, naturel ne signifie pas sans danger !

Au jardin
Le purin de lierre a des propriétés répulsives et insecticides contre les pucerons, acariens et aleurodes.
La recette : on laisse macérer au soleil 1 kg de feuilles et branches broyées dans 10 litres d'eau de pluie, en mélangeant régulièrement jusqu'à ce qu'il ne se forme plus de bulles à la surface, signe que la fermentation est terminée. On filtre et on met en bouteille.
La macération peut prendre 4 à 12 jours. Pour aller plus vite, on peut réduire le trempage à 24 heures et faire une décoction en portant à ébullition et en maintenant 20 minutes à petits bouillons.
Au moment de l'utilisation, diluer le liquide obtenu à 5% et pulvériser toutes les parties de la plante 2 à 3 fois par semaine. 
La multiplication du lierre est très facile, par marcottage, bouturage ou prélèvement de jeunes tiges déjà enracinées..

Risques pour la santé
Les baies sont hautement toxiques. Dès 2 ou 3 baies ingérées par un enfant, les symptômes sont graves, et l'ingestion de nombreuses baies peut être mortelle. Fort heureusement, elles sont très amères et vite recrachées. Eviter de faire voisiner une aire de jeux et un gros pied de lierre, ou placer devant des plantes défensives.
La sève des feuilles est allergène, elle peut provoquer des dermatites (inflammations de la peau), avec son cortège de démangeaisons ou d'urticaire, des éternuements et des crises d'asthme, de la conjonctivite. Porter des gants pour le tailler ou l'utiliser.

Une fiche de l'OPIE, Insectes et acariens du lierre, par Rémi Coutin

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C
Bonjour, Voici un article bien complet. Je confirme pour la lessive de lierre, cela fonctionne très bien. Belle journée à vous
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M
Merci !