L'agriculture syntropique, abondance et respect du vivant
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Voici un mouvement qui, né au Brésil il y a quarante ans, a été théorisé par Ernst Götsch sous le nom d'agriculture syntropique ou syntropie. Elle n' a émergé en France que vers 2016, a explosé en 2022 mais reste sur le terrain à l'état expérimental. La difficulté réside dans l'adaptation des recherches du milieu tropical au milieu tempéré.
La syntropie partage des objectifs communs avec la permaculture et l'agroforesterie - ou dans sa version à petite échelle, le jardin-forêt - : une production agricole autosuffisante et durable dans le respect du sol, de l'environnement et de la biodiversité. Elle s'en distingue par une méthode de production originale.
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Un système de culture dense et
complexe
La stratégie repose sur l'extrême densité et variété des plantations, d'une part en organisant les espèces végétales en fonction de leurs besoins en lumière, d'autre part en déposant régulièrement les plants superflus au sol pour que leur décomposition crée un sol riche et productif.
L'accès à l'ensoleillement est dosé par l'agencement des plantes, celles qui exigent beaucoup de lumière ombrageant celles qui craignent le soleil. Pour cela le jardin est organisé en strates informelles et mouvantes : émergente, haute, moyenne et basse, qui optimisent l'espace et les ressources du sol. Ce n'est pas la hauteur des plantes qui est primordiale, mais leur tolérance à la lumière.
Imitation des perturbations naturelles
Dans la nature, de nombreuses perturbations, tempêtes, inondations, neige, passage de hardes d'herbivores, sont certes destructrices, mais elles provoquent dans un second temps des épisodes de régénération. Un enchaînement de phénomènes se déclenche : apport brutal de lumière, importante biomasse au sol, réaction chimique de la plante cassée provoquant la pousse, production de tanins repoussant les prédateurs, nouvelles feuilles de grande taille augmentant la photosynthèse. Le fait de tailler régulièrement une partie des plantes imite de processus naturel de régénération des écosystèmes.
La taille associée à la pluie relance la repousse très rapidement et augmente la biomasse. Les Brésiliens nomment ce phénomène spectaculaire après une perturbation naturelle le "saut du chat".
L'objectif de la syntropie est d'introduire des plantes comestibles et commercialisables au sein d'un milieu favorable imité de la forêt ; on place les végétaux dans les conditions de fertilité qu'elles auraient dans le milieu naturel.
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Aggradation du sol
Au Brésil, l'initiateur de la syntropie, l'agronome-paysan-chercheur Ernst Gösch, est parti d'un terrain de quelque 500 hectares au sol gravement dégradé issu d'une totale déforestation. Son objectif était de recréer un sol en plantant densément pour obtenir de la biomasse. Le terrain a été régulièrement couvert d'une partie des végétaux produits à la façon d'un paillage et d'un engrais vert, ce qui de mois en mois et d'année en année a enrichi le sol en matière organique. En 40 ans l'agronome a obtenu une forêt fertile abritant notamment une plantation de cacao, sans doute le meilleur au monde.
En France, pour obtenir de la biomasse dans une nouvelle parcelle dès la première année, la pionnière de la syntropie en milieu tempéré, l'expérimentatrice-pépiniériste-formatrice Anaëlle Théry utilise massivement le maïs et le tournesol. 80 % des plants sont éclaircis régulièrement et laissés au sol. Puis d'autres végétaux plus lents à s'implanter prennent le relais et, à chaque production d'espèce potagère, entre le moment du semis et la fin de la récolte, non seulement le sol n'est pas appauvri, mais il se trouve enrichi.
Entropie / syntropie, qu'est-ce ?
Le terme adopté par Ernst Götsch est emprunté à la physique, du grec syn- (ensemble, en compagnie de) et -tropos (tendance, changement, mouvement), il évoque la création d'ensembles qui vont du plus simple au plus complexe. En effet, si on la laisse faire, la nature va toujours vers l'abondance et la diversité.
Il s'oppose à l'entropie, de en- (dans, vers l'intérieur) et -tropos, qui décrit en thermodynamique la perte d'énergie, la dégradation en éléments plus simples. Dans le domaine de l'agriculture, il est clair que l'entropie décrit parfaitement la monoculture. Au jardin, couper un arbre, le brûler avec ses feuilles et ses nids et donc le transformer en cendres, c'est de l'entropie.
Coopération et symbiose
Les espèces sont observées et étudiées finement pour créer des synergies positives qui augmentent la productivité et aussi la résilience de l'écosystème. Un exemple est la mycorhize, association entre plantes et champignons, qui peut être favorisée par l'introduction d'un peu de sol de forêt. Les plantes alliées, les plantes attractives ou répulsives sont une autre piste à étudier localement..
Le monde animal coopère à l'abondance : pollinisation, dissémination des graines, taille des plantes, production d'engrais naturel, ameublissement du sol...
La coopération du monde animal et du monde végétal tend à limiter les ravageurs, régulés par la présence de leurs prédateurs. La faune s'invite dans les cultures d'autant plus que la diversité végétale augmente, et s'équilibre.
Cycle de l'eau
Planter densément et de manière étagée, c'est retenir l'eau : dans une monoculture, forcément de hauteur uniforme, rien ne retient l'évapo-transpiration qui est directement balayée par le vent, alors que dans une culture diversifiée de hauteur contrastée il se crée des tourbillons qui rabattent la transpiration vers les plantes plus basses. On dit qu'une goutte d'eau passe ainsi par sept plantes avant d'être évacuée dans l'air.
En outre, un sol riche constitué d'une épaisse masse de matière organique stocke l'humidité.
Enfin une culture fournie densifie la photosynthèse et attire l'eau dans l'écosystème.
L'arrosage est fortement limité, voire totalement inutile. L'expérience brésilienne qui a réussi à recréer une forêt a, par là même, reconstitué le cycle de l'eau au point de changer le microclimat de la région.
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Successions écologiques
Les cultures sont pensées non seulement dans l'espace pour l'accès au soleil et la complémentarité des plantes, mais aussi dans le temps, en prévoyant leur évolution. Lors de l'implantation d'une parcelle, on plante tout en même temps : les plantes qui fourniront immédiatement de la biomasse et de l'ombre, les légumes qui asureront les premières récoltes, les petits fruits qui fructifieront dans trois ans, les fruitiers qui produiront dans cinq ans, jusqu'au bois d'oeuvre utilisable dans cinquante ou cent ans, voire plus. On doit imaginer le jardin ou la ferme tels qu'ils seront à chaque étape, les changementss d'emprise au sol et de hauteur des végétaux, les nouvelles associations, symbioses et complémentarités qui se créeront.
Résilience de l'écosystème
Canicules ou froids exceptionnels, sécheresses ou pluies continues, tempêtes, ont moins de prise sur les cultures variées, la perte de certaines espèces étant compensée par l'abondance d'autres, contrairement à une monoculture sensible à un ravageur ou un type d'épisode météorologique. La stabilité hydrique atténue les variations de la pluviométrie.
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Des agronomes novateurs travaillent dans le monde entier bien souvent sans se connaître, sans donner de nom à leur méthode, sans faire l'objet de publications ni de bruit médiatique. D'autres pionniers connaissent un succès mondial, comme Bill Morrison en Australie avec la permaculture ou Robert Hart au Royaume-Uni avec le Jardin-forêt. Avec Ernst Götsch, la syntropie va un peu plus loin. Syntropie et permaculture Syntropie et agroforesterie ou jardin-forêt |
Des régions tropicales et subtropicales aux régions tempérées
La méthode d'Ernst Götsch s'est rapidement étendue aux régions tropicales, tous les paysans l'ont adoptée. Or elle se fonde sur un climat qui permet une pousse de quatre mètres en quelques mois. Elle s'est timidement propagée en France vers 2016 et explose réellement depuis 2022.
Les défis sont nombreux : trouver les plantes émergentes qui feront rapidement de l'ombre, trouver les bonnes mycorhizes, rechercher les bonnes associations entre les végétaux et les bonnes implantations (le design)... Et ceci non seulement à l'instant t , mais en anticipant l'évolution du climat : comment prévoir un jardin sous 50 ° ?
L'agriculture syntropique est-elle viable économiquement ?
La syntropie dès l'origine visait la commercialisation, et pas seulement l'autosuffisance comme c'était le cas des premiers pas de la permaculture. La méthode est trop jeune sous nos climats pour en juger. Il n'existe pas à ma connaissance d'étude sur ce sujet. Toutefois je remarque que les fermes qui se revendiquent de la syntropie vivent aussi grâce la formation qu'elles dispensent et à leurs publications. D'autres ne fonctionnent pas pour la totalité de leur production en syntropie. Néanmoins on peut approcher quelques avantages et quelques coûts financiers.
Les bénéfices économiques
Economie d'intrants chimiques : le seul intrant, c'est la photosynthèse, dit Anaëlle Théry ; selon Ernst Göetsch, c'est la connaissance !
Production continue et diversifiée grâce à l'extrême diversité des espèces.
Amélioration de la fertilité du sol : la parcelle prend de la valeur d'année en année.
Gestion optimisée de l'eau, qui devient une ressource rare et chère.
Meilleure résilience et résistance aux aléas météorologiques et climatiques.
Les coûts cachés
Coût de la formation et faibles ressources documentaires.
Investissement initial en temps et en main-d'oeuvre.
Adaptation au contexte local et expérimentation, échecs.
Technicité élevée pour produire et commercialiser réellement.
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Sources, informations complémentaires
Bienvenue en Syntropie, un jardin d'abondance, des principes au terrain, Anaëlle Théry, éditions Terre vivante, 2024
Agricultura sintropica de Ernst Götsch explicada, Dayana Andrade et Felipe Pasini, Labrador, 2022,
et sa traduction française La Vie en syntropie, éditions Terre Vivante, 2025
Vidéos des précurseurs au Brésil et en France, Ernst Götsch et Anaëlle Théry