L'arbre mort, un microcosme

Publié le par Marie-Claire RAVE


Même si l'arbre lui-même ne vit plus, il grouille de vie, visible ou invisible. Il offre le gîte et le couvert à de nombreuses espèces animales et végétales. Certaines d'entre elles entrent dans le processus de décomposition de l'arbre et sa transformation en humus. C'est toute une succession d'intervenants qui assure le recyclage de la matière ligneuse et le retour de la matière organique en éléments minéraux : d'abord les champignons xylophages (qui se nourrissent de bois), puis les insectes saprophages (qui se nourrissent de matière en décomposition), puis de nombreux micro-organismes. L'arbre mort favorise  ainsi maintien de la biodiversité. Autant dire que si un arbre meurt dans son jardin, il n'y a que des avantages à le conserver.

Le petit monde du bois mort
Un arbre mort constitue une niche écologique précieuse qui accueille un quart de la biodiversité forestière. On compare souvent les troncs morts à des HLM qui abritent une multitude d'organismes vivants, d'autant plus que le gros bois ne gèle pas à coeur.
Plusieurs espèces du règne animal recherchent les arbres morts, et aussi les arbres très âgés ou moribonds, que ce soit pour se protéger du froid, y nicher, y stocker de la nourriture : des oiseaux cavicoles (ceux qui creusent eux-mêmes leur loge comme les pics et ceux qui réutilisent celles des autres comme les chouettes ou les sittelles torchepot), les chauves-souris, des batraciens (grenouilles, crapauds, tritons, salamandres), des reptiles, une multitude d'insectes. Les arbres morts sont même indispensables à la survie de certaines espèces. Deux exemples : la rosalie des Alpes, un insecte coléoptère bleu poudré et noir velouté, est en déclin car elle a besoin d'arbres morts, notamment de hêtres fraîchement morts, pour survivre ; le pic tridactyle a presque disparu en Suisse avec le "nettoyage" des forêts, puis est revenu lorsqu'il a été décidé de laisser du bois mort  au sol.
Des espèces du règne végétal comme les mousses ou les fougères colonisent les vieux troncs ombragés et humides. La manteau de mousse qui se forme sur les arbres au sol constitue à son tour un habitat supplémentaire pour la biodiversité.
D'autres organismes qui n'appartiennent ni au règne animal ni au règne végétal se nourrissent du bois mort : des champignons qui font partie du règne fongique, comme les polypores, des protistes comme le blob (Physarum polycephalum), des lichens qui sont la symbiose d'une algue et d'un champignon.

Polypore

Un recyclage hors pair
Toutes les parties ligneuses de l'arbre, racines, souche, tronc, branches et branchettes, écorce, copeaux, sont consommées par un cortège d'organismes spécialisés dans chaque partie.
La transformation du bois mort en humus peut prendre quelques mois, quelques années ou des décennies  selon les conditions atmosphériques, le contact avec le sol ou non, l'espèce. Car le bois mort n'est pas un état statique mais une succession d'états accueillant des communautés successives dites saproxylophages (qui "digèrent" le bois mort).
Le bois récemment mort est colonisé par un premier cortège d'espèces pionnières, adaptées à chaque arbre en fonction de l'essence, de l'environnement et du micro-climat : des champignons et des bactéries capables de décomposer la cellulose et la lignine. Les champignons intervenant à cette étape sont principalement les basidiomycètes (la grande famille qui regroupe les "champignons à chapeau"). C'est ainsi que les polypores visibles sur les troncs annoncent la mort de l'arbre. Le plus connu, très courant sur le hêtre, est l'amadouvier, qui, réduit en poudre, s'enflamme dès qu'il entre en contact avec une étincelle, et qui a servi dès la préhistoire d'allume-feu.
Puis arrivent des espèces "secondaires" ou "tertiaires" et des prédateurs qui assurent des recyclages successifs : une première espèce est consommée par une seconde, ses excréments sont consommés par une troisième, etc. 
Parallèlement, des communautés se spécialisent dans toutes les parties de l'arbre : sous l'écorce, dans les cavités : des bactéries, des lichens, des mousses, encore des champignons.
Les escargots et les limaces trouvent refuge dans le bois mort, y pondent, y trouvent une source de calcium et participent également à la transformation de la matière ligneuse en humus.

Que faire au jardin ?
Mise en sécurité

Avant de vous demander si vous allez conserver un arbre mort encore sur pied, il serait prudent de vous demander s'il présente un risque de chute, que ce soit chez vous ou sur une route, un chemin ou le terrain de votre voisin. S'il est trop risqué de le conserver debout, on peut le faire élaguer pour ne garder que le tronc dans la limite d'un ou deux mètres, ou l'abattre et le laisser poursuivre sa décomposition au sol.

Kitschissime jardinière

Camouflage
Je comprends qu'on aime les jardins bien léchés, ce qui est difficilement compatible avec une biodiversité très riche. Dans ce cas, on peut conserver le bois mort sur pied ou au sol, et l'habiller en accord avec son propre style : des grimpantes comme le lierre à mi-ombre, qui a l'avantage d'un feuillage persistant, des volubilis ou un rosier liane au soleil, du chèvrefeuille dont vous pourrez conduire les tiges volubiles à votre façon pour créer une dentelle... Pensez bien que le décor créé durera tant que l'arbre mort restera rigide. Au bout de quelques années ou décennies il s'effondrera... sauf si vous doublez l'arbre par une autre structure autoportée.

Rosalie des Alpes (Photo N. Gouix)

Militantisme
Notre perception de l'arbre mort est encore influencée par le goût des siècles passés pour les forêts et les jardins "propres".  Il est peut-être aussi méprisé parce que dans la mémoire collective le bois vivant était réservé à la noblesse et au clergé, et que le bois mort était laissé au peuple. Les naturalistes du siècle des lumières n'y voyaient que pourriture et décrépitude, puis la pensée hygiéniste du XIXe siècle le voyait comme un réservoir d'agents pathogènes. Des études ont révélé au XXe siècle que le public y voyait surtout un risque d'accidents dus aux chutes de branches et les forestiers un risque phytosanitaire.  Ce n'est guère qu'au XXIe siècle qu'il a été prouvé que les arbres morts ne sont pas porteurs d'éléments pathogènes et que les institutions gouvernementales ont commencé à préconiser la conservation d'arbres morts en forêt. Peu à peu se mettent en place des normes (par exemple un nombre de mètres cubes de bois mort par kilomètre carré) variant d'un pays à l'autre.
Désormais, comme on affiche son goût pour la permaculture ou l'agroécologie, on aime aussi exposer crânement son arbre mort et expliquer ses avantages à tous les visiteurs de son jardin. De nombreux troncs (des troncs seulement, sécurité oblige) d'arbres morts sont par exemple conservés dans les jardins des marais de Bourges, qui sont devenus un espace de techniques écologiques de jardinage et une attraction touristique.

Land art
Encore mieux : la pédagogie est encore plus efficace lorsqu'elle prend la forme d'une oeuvre d'art qui laissera une trace visuelle dans la mémoire du visiteur. Voici quelques exemples exposés dans les jardins du château de Chaumont-sur-Loire.  On a créé pour nommer ces oeuvres le néologisme "chronoxyle". Il s'applique aussi aux installations de bois mort à visée pédagogique ou scientifique. Autant d'oeuvres à adapter au format de son jardin.

"Carbon pool" de Chris Drury, "Racines de la Loire" de Nikolay Polissky et "La Constellation du fleuve" de Christian Lapie"Carbon pool" de Chris Drury, "Racines de la Loire" de Nikolay Polissky et "La Constellation du fleuve" de Christian Lapie"Carbon pool" de Chris Drury, "Racines de la Loire" de Nikolay Polissky et "La Constellation du fleuve" de Christian Lapie

"Carbon pool" de Chris Drury, "Racines de la Loire" de Nikolay Polissky et "La Constellation du fleuve" de Christian Lapie

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