Les trognes

Publié le par Marie-Claire RAVE

Quand j'étais enfant, j'imaginais que les saules têtards étaient des monstres immobiles qui veillaient sur leur mare. Adolescente, je trouvais ces silhouettes follement romantiques, évoquant La Mare au diable, mais inimaginables dans un jardin, car pas assez civilisés. Et pourtant, rien n'est plus travaillé, codifié, chargé d'histoire. 
Car qu'est-ce qu'une trogne ? Une trogne, ou arbre-têtard, est un arbre taillé régulièrement à une hauteur adéquate définie par une expérience ancestrale, pour fournir des branches, feuillages et fruits renouvelables, tout en conservant l'arbre bien vivant et même d'une grande longévité, sans avoir donc à le couper jamais.

Photo Martine Bouillot

Photo Martine Bouillot

Pourquoi cette taille en trogne ?
On trouve des traces de cette technique de culture vieilles de 3000 ans. Dans toute l'Europe, c'est surtout au Moyen-Age qu'on a défriché les forêts pour les besoins de l'agriculture, et qu'il a fallu cultiver des arbres en alternative à la forêt. Dans cette optique, la trogne a tous les atouts : la production est hors d'atteinte des herbivores, la taille qui empêche le développement de l'arbre en hauteur provoque une production abondante et à portée de main, l'arbre conserve son tronc et ses racines, il est donc pérenne, son emprise sur les cultures et les bâtiments est faible, ce qui permet d'optimiser les surfaces disponibles.
Et l'homme n'a rien inventé. Il s'est contenté d'imiter les accidents de la nature, car les arbres, soumis à des contraintes fortes et variées, ont des capacités extraordinaires pour réparer les dommages. D'une part les bourgeons dormants ou adventifs sont capables de reconstituer à l'identique, ou presque, les parties manquantes, d'autre part la cicatrisation provoque des bourrelets qui protègent les parties abîmées et renforcent la structure de l'arbre. Devenu plus massif, l'arbre devient plus résistant.

Les fonctions multiples des trognes
En fonction de l'espèce et du mode de taille, les pratiques ancestrales ont élaboré au cours des siècles d'innombrables productions et services :
- le fourrage, comme l'orme, le frêne et le peuplier pour le bétail, le mûrier pour le ver à soie,
- l'énergie, sous forme de fagots, de bûches, de charbon de bois, le tout adapté aux dimensions des outils à main (la taille des bûches a changé avec la tronçonneuse),
- le bois d'oeuvre, pour la charpente, la menuiserie mais aussi la charpente de marine qui utilisait des troncs façonnés en courbe, directement par la taille sur pied, courbes plus solides que les assemblages,
- la vannerie bien connue, 
- la production de fruits, comme les oliviers,
- protection des sols, des cultures et des littoraux, comme les tortillards du bocage normand utilisés comme brise-lames à Saint-Malo,
et d'autres fonctions inattendues, pêle-mêle : bornage de propriétés, cabanes, niches à chien, chapelles votives...
Encore plus étonnant, le livre de Dominique Mansion (voir Sources) m'a fait découvrir les fausses trognes utilisées pendant la Première Guerre mondiale comme postes d'observation de l'ennemi. Elles étaient conçues pour "contenir" un homme debout avec une ouverture au niveau des yeux.

Brise lames à Saint-Malo, fausse trogne en 1917 à Messines (Belgique)Brise lames à Saint-Malo, fausse trogne en 1917 à Messines (Belgique)

Brise lames à Saint-Malo, fausse trogne en 1917 à Messines (Belgique)

chêne trogne têtard
Photo Martine Bouillot

Les techniques de taille
La trogne est la rencontre entre une espèce locale et un besoin. Il en découle un mode de taille.
La page du Petit Guide du trogneur (illustration en fin d'article) donne une idée de l'infinie variété des formes des trogne.
Une même espèce peut être taillée de plusieurs façons en fonction de la production souhaitée. Le charme par exemple, arbre particulièrement plastique, se trouve sous forme de cépée, en charmille, en arbre isolé, en gobelet, en haie plessée, en tête de chat... 
Le cycle de taille varie également, elle était même codifiée dans les baux entre propriétaires et métayers. On pratiquait, selon les utilisations, un cycle de 3 à 5 ans pour la production de feuilles utilisées comme fourrage, de 7 à 9 ans pour les fagots et les bûches. Le rythme doit s'adapter également à la résistance à la casse de chaque espèce, les bois blancs, plus fragiles ne supportent pas plus de 8 à 10 ans, les autres supportent 15 ans, plus rarement jusqu'à 25 ans.
Sur un même individu, on peut pratiquer simultanément plusieurs cycles de taille, par exemple une partie 1 à 3 trois ans pour le fourrage, la vannerie et les boutures, et 3 à 10 ans pour les bûches, les fagots, les perches et les piquets.
Si les cycles ne sont pas respectés, une coupe drastique peut entraîner la mort de l'arbre, mieux vaut dans ce cas laisser l'arbre reprendre son développement normal. La photo ci-contre montre d'anciennes trognes de chênes abandonnées qui ont repris une pousse libre.

Lucane cerf-volant

La trogne, tout un écosystème
La biodiversité accueillie par les trognes est large, et évolutive comme l'arbre lui-même. D'abord la taille provoque des bourrelets de recouvrement qui referment en partie la plaie. Cette réorganisation des tissus provoque des cavités propices à de nombreuses espèces végétales et surtout animales. Puis, avec les tailles successives, il arrive que le tronc se creuse, et même s'ouvre, se restructure grâce à des bourrelets longitudinaux. Le coeur peut également se décomposer lentement en produisant un terreau qui devient le territoire de nouvelles espèces. Des parties mortes coexistent avec les parties vivantes, ce qui multiplie les niches écologiques. Quelquefois, le sommet s'élargit en plateau et en corniche qui offre de nouveaux abris, et l'écorce en vieillissant accueille un nouveau cortège d'insectes et de champignons.
Cette arche de Noé abrite, selon les espèces d'arbres et leur stade d'évolution, des amphibiens (salamandres, tritons...), des oiseaux (chouettes hulotte, effraie, chevêche, pics...), des insectes (lucanes, capricornes, pique-prune, rosalie des Alpes...), des mammifères (martres, fouines, chauves-souris, loutres, hérissons...), des fougères, des mousses, des champignons.


Les mille noms des trognes

Une fois n'est pas coutume, un peu de parler local... puisqu'il s'agit comme les trognes, d'un patrimoine qui se perd.
Le nom actuel de trogne, selon Alain Rey (voir Sources) "est probablement issu d'un gaulois trugna "groin, museau", représenté en gallo-roman et en celtique (gallois trwyn "nez")." Il cite une autre hypothèse, une dérivation de estronnerestrogneer issus du latin, et aussi l'influence sémantique de trognon.
On a recensé plus de 250 noms désignant les arbres têtards, arbre à fagots en Bretagne et en Bourgogne, arbre quenouille, bourru en Creuse, écoupelle en Normandie, pilgos en langue bretonne, trognard en Sologne, émousse en Mayenne, touse en Picardie, pied cormier en Perche Vendômoise, picotin de garde à Saint-Malo, sorcière en Berry, et aussi escoup, hautain, étrouesse, tête de chat, tronche, gueule, mère-souche, haritz kapetatuak, saouzé escabassa... Ces noms se renouvellent, puisqu'on entend désormais coton-tige en Ille-et-Vilaine pour la haute silhouette des chênes émondés.
Pour mes voisins du Brionnais, un arbre têtard est appelé la trontse, "dérivé régulier du latin truncam, féminin du nom qui a donné tronc. Ce mot en latin utilisé comme adjectif pour désigner un arbre ébranché. Il a donné la tronce en ancien français (XIIIe siècle)" (Mario Rossi, voir Sources). On entend aussi la teupe, qui "désigne le tronc d'un arbre, généralement d'un arbuste, in piéssi (dans une haie). Dans la zone de Palinges, la teupe est le tronc d'un arbre rabattu à hauteur de la boutseure [la haie]. Dans la zone viticole de Mailly, la teupe désigne aussi le cep de vigne" (même source).
Et en Europe : arbol descabezado, chopo cabecero en Espagne, giraffe pollard en Grande-Bretagne, aléo, tchiap, choke en Belgique, Kopfbaum en Allemagne...

 

trogne mûrier

Partez à la recherche de trognes remarquables
On pense immédiatement au saule têtard, mais dès que l'on est sensibilisé à ce type de culture, on trouve dans toutes les régions des formes diverses d'arbres-têtards. Il suffit de relire le paysage familier pour reconnaître, sinon des trognes entretenues, du moins des traces de taille en trogne.
Un exemple dans mon département, la Saône-et-Loire : le mûrier
Voici un mûrier planté en 1768 ou 1789 selon les sources, en même temps que beaucoup d'autres, et taillé en trogne. On peut le voir dans la cour de la Tour Rouge, un bâtiment du XIIe siècle, à Buxy. C'est un mûrier blanc (Morus alba), cultivé pour ses feuilles, qui sont l'aliment exclusif du ver à soie (Bombyx mori), rescapé d'une tentative peu concluante de magnanerie. Pourtant, il y avait encore en 1924 près de 2000 métiers mécaniques ou à bras en Saône-et-Loire. On en trouve une autre trace à Sennecey-le-Grand : une allée remarquable de mûriers taillés à l'origine en têtard. 
Un exemple dans le Forez : le pin de boulange
Dans la région de mes grand-parents, le Forez, qui correspond au centre du département de la Loire, on voit des pins sylvestres (Pinus sylvestris) tourmentés, voire torturés, qui étaient en fait des trognes cultivées pour le chauffage des fours de boulanger. Ce sont les pins de boulange, ou "garolles". Ils étaient taillés à deux mètres de hauteur "en chandeliers", mais les conifères étant capricieux, les angles du chandelier sont loin d'être droits. Cette pratique née en Velay (Haute-Loire) les empêchait de se développer en hauteur et permettait la pousse de branches basses faciles à récolter. Elle constituait pour les paysans un revenu d'appoint non négligeable, chaque ferme possédant environ un hectare de bosquet de pins, la "garnasse".

Un patrimoine menacé
Les réformes menées par Colbert sur la forêt, puis la modernisation de l'agriculture ont conduit les paysans à abandonner progressivement les trognes. Plus tard l'arrivée du pétrole, l'exode rural, la mécanisation, le remembrement, la suppression des haies ont totalement changé le paysage. Et puis la sensibilité a évolué, la taille est perçue comme barbare. Et pourtant, existe-t-il un arbre totalement libre et sauvage, qui ne soit pas lié à l'activité humaine ?
Pour aggraver le tout, les trognes sont pillées par des entreprises qui les achètent à un prix dérisoire pour fabriquer des tableaux de bord de luxe, des aménagements de yachts ou des meubles précieux.

... mais aussi des perspectives d'avenir
On redécouvre aujourd'hui les atouts de la trogne pour une agriculture durable, et notamment le concept de l'agroforesterie. La trogne favorise la biodiversité, le développement durable, contrairement aux coupes à blanc. Elle permet une production cyclique et à portée de main. Elle peut être associée à d'autres formes d'arbres, vergers, haies, arbres de haut jet. Elle mobilise du carbone. Son système racinaire pérenne participe à la vie du sol et contribue à l'infiltration de l'eau.
Aussi, on voit fleurir dans toute l'Europe des actions en faveur des trognes : les faire connaître, les entretenir, en créer de nouvelles, faire renaître leur valeur culturelle.

Alors pourquoi pas créer une trogne dans votre jardin ?
Si vous avez trente ans devant vous, vous pourrez obtenir une trogne respectable. Le livre de Dominique Mansion, dans sa réédition de 2019 (voir Sources), comprend un petit guide du trogneur qui donne des conseils sur la création et les gestion des arbres têtards.
Quelques principes de base :
- en observant les trognes anciennes de votre région, vous aurez plus de chances de réussir,
- il faudra partir d'un arbre très jeune, voire d'une bouture, car rabattre un arbre ancien peut causer sa mort,
- et surtout la création d'une trogne doit être mûrement réfléchie pour faire coïncider le bon arbre, le besoin (bûches ? fagots ? vannerie ?) et le cycle de taille.
La création d'une trogne demande un "engagement avec l'arbre", non pas pour le plaisir de modifier sa forme naturelle, mais pour répondre à un projet à long terme. Et vous serez peut-être amené, pour une production régulière, à associer trois ou quatre trognes à tailler à tour de rôle !

Le petit guide du trogneur, un chapitre du livre "Les Trognes, l'arbre paysan aux mille usages"

Le petit guide du trogneur, un chapitre du livre "Les Trognes, l'arbre paysan aux mille usages"

trognes

Sources, informations complémentaires
Deux livrets vite lus à télécharger :
2e Colloque européen sur les trognes, Sare/Pays basque, 1-2-3 mars 2018
Trognes, le livret des arbres-têtards, édité par Arbres et paysages 32, membre de l'association Agroforesterie
Un cahier technique : 
Arbre têtard : drôle de trogne ! par la Fédération CPN (Connaître et protéger la nature)
Un livre :
Les trognes, l'arbre paysan aux mille usages par Dominique Mansion, réédition du 20 septembre 2019, édition Ouest-France
Une visite :
Le chemin des trognes, à la Maison botanique de Boursay (Loir-et-Cher)
et toutes les autres publications et interventions de Dominique Mansion, le défenseur des trognes
La plateforme Trognes par l’Association française d’agroforesterie
Sur le mûrier, un article à consulter sur le portail Persée : Les industries de la soie dans la vallée du Rhône, par Pierre Clerget, 1929
Sur le pin de boulange, Plateaux du Forez, dans l'Atlas pratique des paysages d'Auvergne par la DREAL Auvergne (2015) et De drôles de pins sylvestres, les garolles dans Forez info
Dictionnaire étymologique et ethnologique des parlers brionnais - Bourgogne du Sud, Editions Publibook Université
Dictionnaire étymologique de la langue française, Alain Rey, Le Robert, 2000

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