Jardiner avec la taupe

Publié le par Marie-Claire RAVE

Jardiner avec la taupe

En recherchant sur la toile des études récentes sur la taupe, je constate que M. Google lui associe majoritairement les mots "se débarrasser", "éliminer", "éradiquer"... une véritable paranoïa. Si vous êtes dans cette optique, passez votre chemin, car je préfère vous donner des pistes pour vivre avec cette charmante petite boule de fourrure.
La taupe travaille pour nous : aération du sous-sol, drainage, consommation accessoire de larves de hanneton, de taupins, cochenilles, limaces... Au jardin, le bilan est positif ! 

Le donjon

Comprendre le système de galeries
... puisque c'est bien le travail de terrassement et de galeries qui perturbe le sol au jardin. Une taupe a besoin d'un territoire de l'ordre de 500 à 1000 m². Plus il est riche en vers de terre, plus il est petit. En sol pauvre, elle a besoin de plus de place. Le fait de voir un grand nombre de taupinières peut laisser penser qu'il y a beaucoup de taupes, or c'est plutôt le signe que le sol n'est pas très riche et que la taupe doit beaucoup creuser pour se nourrir.
Les galeries principales
Une grande galerie périphérique délimite un territoire en longeant les obstacles : murs, terrasses, haies, fossés, talus. De là partent les autres galeries principales. La taupe les parcourt quotidiennement, à une vitesse estimée de 4 km/h. Elles sont bien établies, et pour longtemps, à 30 cm de profondeur, leurs parois sont parfaitement tassées et entretenues. Plusieurs générations s'y succèdent, et quand une taupe disparaît, les galeries principales sont aussitôt occupées par une autre.
Les galeries secondaires ou galeries de chasse
Ce sont des ramifications qui partent des galeries principales. Les vers de terre, qui montent et descendent en fonction de l'humidité du sol, traversent ces galeries et sont cueillis au passage. Elles sont temporaires et sont abandonnées quand le stock de nourriture diminue, la taupe va alors creuser une nouvelle galerie pour chasser ailleurs. Dans un sol favorable, elle peut creuser 10 à 15 mètres de galeries à l'heure. Ces galeries de chasse sont responsables des taupinières qui constellent le sol.
Les galeries de surface
Ce sont des galeries créées par les mâles en rut à la recherche d'une femelle, ou par les jeunes qui ne sont pas encore capables de creuser.
Les galeries profondes
Elles servent à trouver de la fraîcheur par temps chaud et à stocker de la nourriture.
Le gîte
Souvent situé au nord-est du territoire de la taupe, il est creusé sous un arbre, une souche, un tas de bois, afin d'être à l'abri de l'humidité. La taupe y aménage un nid pour élever ses petits. Il est entouré de galeries qui forment un "donjon".

Confusion avec le campagnol
La taupe est insectivore, elle ne s'attaque pas aux racines sinon pour se frayer un passage. Le campagnol en revanche se nourrit de végétaux et cause beaucoup plus de dégâts dans les plantations : graines, plantes herbacées, bulbes, plantes potagères, etc. Il creuse des galeries similaires à celles de la taupe. Pour les distinguer, on enfonce un bâton dans le monticule : si l'accès est vertical il s'agit d'un taupe, s'il est incliné il s'agit d'un campagnol. Tout se complique quand un campagnol emprunte une galerie de taupe...

La plupart des jardins sont organisés en potager, verger, jardin d'ornement, toutefois les préconisations qui suivent conviennent aussi aux nouveaux modes de culture telles que l'agroforesterie (nouveaux ou hérités de pratiques ancestrales).

Euphorbia lathyris, l'herbe à taupes

Au potager, un arsenal dit "naturel" pour l'éloigner, peu efficace
Vous trouverez sur internet diverses astuces répulsives,
- sonores : le bâton surmonté d'une bouteille et fiché dans une taupinière ou bien la borne à ultrasons,
- explosives : les pétards anti-taupes (mais il y a des accidents, avec les humains comme avec les animaux domestiques),
- olfactives : le purin de sureau, les branches de sureau plantées dans les taupinières, les poils de chat ou de chien enfoncés dans les galeries, les bulbes de fritillaire, d'oignons, de jacinthe ou de narcisses, les gousses d'ail écrasées (mais il faudrait les renouveler sans arrêt), le tourteau de ricin, qui est aussi un engrais de fond et un répulsif pour les rongeurs (mais il est toxique et même mortel notamment pour les chiens, qui le déterrent attirés par l'odeur), la plantation d'épurge, Euphorbia lathyris, (mais son latex irritant pour les animaux l'est aussi pour l'homme, et il en faudrait un champ), etc.
On peut essayer...

Mieux vaut donc l'attirer ailleurs
La terre du potager et des massifs de fleurs est travaillée, amendée, ameublie et riche en vers de terre. C'est une aubaine pour la taupe car elle y dépense moins d'énergie pour chasser. Si on lui offre des conditions identiques, voire meilleures, dans un autre coin du jardin, elle limitera les intrusions dans les zones travaillées. On peut lui réserver des zones tranquilles, couvertes de feuilles accumulées, et jamais piétinées, par exemple près des haies, autour du compost ou du tas de BRF destiné au paillage. 

Dans la pelouse, vivre avec
Rappelons-le, certes la taupe décore la pelouse à sa façon, et vous n'avez pas les mêmes goûts qu'elle. Toutefois, en contrepartie, elle aère et draine la terre, elle permet au sol d'absorber l'eau plus rapidement et évite l'inondation du gazon en cas de fortes pluies. Les taupinières vous fournissent également une terre finement travaillée pour vos massifs ou vos semis. De la même façon qu'au potager, réservez-lui des zones propices aux vers de terre en marge de la pelouse : plus ces zones seront riches en alimentation, plus les galeries de chasse seront courtes et moins les taupinières seront nombreuses. Il en restera toujours et c'est tant mieux pour le sol.

Au verger, la taupe favorise la pousse des arbres
L'agroforesterie, cette pratique agricole associant arbres, culture et animaux, réhabilite la taupe car celle-ci participe à la mycorhization. 
La mycorhize, c'est l'association d'un champignon (mykès) et d'une racine (rhiza). C'est une symbiose, c'est-à-dire une association dont chacun tire un bénéfice mutuel. Celle qui nous intéresse au verger concerne bien sûr les arbres fruitiers mais elle concerne aussi les arbres d'ornement et plus généralement 80 % des plantes sur terre. Le mycélium du champignon, c'est-à-dire son réseau de filaments, explore des grandes surfaces dans le sol, pénètre dans les racines de la plante et transfère l'eau et les éléments nutritifs du sol vers la plante. En échange, la plante fournit au champignon des sucres fabriqués grâce à la photosynthèse.
En creusant ses galeries, la taupe offre un réseau sur-mesure pour planter un arbre et favoriser la mycorhization. En résumé, chaque tête de racine (les deux premiers millimètres) a la capacité d'analyser le sol notamment pour s'orienter et rechercher les nutriments. Parallèlement, le mycélium des champignons emprunte les galeries à la recherche de plantes, et y trouve aussi des déjections de taupes et divers cadavres d'insectes dont il se nourrit. Planter un arbre dans une taupinière, c'est mettre immédiatement à la disposition de ses racines des nutriments, de la disponibilité en eau et en oxygène, et du mycélium, ce que les racines "comprendront". Pour cela on peut soit repérer les taupinières principales, soit, si elles ne sont pas bien placées, stimuler la formation de galeries en enrichissant le sol en vers de terre, pour les amener vers l'endroit souhaité. 
La conservation des galeries de taupes aux alentours des arbres est donc tout-à-fait bénéfique à la santé des arbres et à la production de fruits.

Dans le pré, un bénéfice important pour la biodiversité
La taupe produit une bioturbation en remontant les couches profondes du sol à la surface et en mélangeant les éléments nutritifs et chimiques. Il est vrai qu'un pré ravagé de taupinières perd de sa productivité : la production de foin est moindre, de plus les animaux se détournent de l'herbe à proximité sachant qu'elle est mêlée de cailloux. Pour augmenter cette productivité, les pratiques agricoles (amendements, épandage de fumier ou de lisier, surpâturage, fauches répétées, ensilage, herbicides sélectifs) ont fait perdre aux prairies et aux pelouses semi-naturelles leur richesse en biodiversité floristique et faunistique.
Lorsque que l'on est pas contraint à une productivité effrénée, on peut enrichir considérablement la biodiversité sur son terrain en pratiquant un pâturage modéré. Le fait de laisser les taupinières en place au risque d'une petite perte en foin, par exemple, bénéficie à une végétation et à une petite faune variée, notamment les papillons. Gérard Guillot dans son article Taupinières, l'effet papillon (voir Sources), synthétise trois études de cas qui démontrent l'apport des taupinières à la diversité des papillons. "L'interaction taupinières/papillons de jour se joue en fait à deux niveaux bien différents : pour les larves (les chenilles), en termes de présence des bonnes plantes nourricières et de conditions microclimatiques favorables à leur développement ; pour les adultes (papillons) en termes de postes de repos ou de défense de territoire."
Les microsites de sols nus tels que les passages de bétail, les anciennes bouses de vache et les taupinières sont indispensables à certaines espèces. La terre des taupinières est de plus très drainante, elle sèche vite, le monticule présente un côté ensoleillé et il domine le pré, autant de caractéristiques qui offrent aux papillons des sites de ponte, des solariums et des postes de garde.

Sources, informations complémentaires

Un numéro très complet de La Hulotte, n° 68-69, 6e édition, 2d semestre 2018 (92 pages)
Sur les intoxications dues au tourteau de ricin, un article très technique du Centre anti-poison belge (attention, la réglementation n'est pas harmonisée au niveau européen, l'interdiction mentionnée n'est valable que pour la Belgique)
Sur le ricin également, un article du blog Jardinonssolvivant.fr animé par Gilles Domenech, pédologue (spécialiste des sciences du sol)
Un livret Des arbres et des sols, éléments clés de fertilité, par Arbres et paysages 32, membre de l'Association Agroforesterie, avec le soutien de la DREAL, de la région Occitanie et du département du Gers
Sur la préservation de la taupe en permaculture, un article du blog Permaforêt, Cultiver avec la taupe
Sur les effets des taupinières sur la biodiversité, un article du blog animé par Gérard Guillot, agrégé de biologie, Taupinières, l'effet papillon

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